Bateliers d'eau de mer
Entre la plaine d’Alsace et celle du Baden-Würtemberg
serpente un ruban d’argent. Ce grand fleuve qui naît au massif du Gothard n’est
alors qu’un ruisseau. Il se mue d’abord en un torrent tumultueux, pour
s’assagir subitement après le passage des vertigineuses chutes de Schaffhausen.
Apaisé, il aborde la fertile vallée entre Vosges et Forêt-Noire. Enserré dans
l’écrin de verdure du Ried, sa magnificence, la largeur incommensurable de son
lit, la puissance de son courant, mais aussi la paix et la sérénité que ses
méandres dégagent, ne peuvent laisser quiconque insensible. Le Rhin est aujourd’hui
plus que jamais le trait d’union entre la France et l’Allemagne.
C’est
la « Saint-Nicolas », la fête patronale des
Bateliers.
Dans un dock du port de la capitale alsacienne, proche du musée
de la
Navigation Rhénane, un vieux remorqueur à vapeur est
à quai. Installée dans le
carré du « Pasteur », Émilie a un
sourire indéfinissable au bord des
lèvres. Son regard fixe au loin un point précis sur la
surface brillante du
bassin. Soudain la machine à remonter le temps se met en marche.
Le plan d’eau se
transforme en un océan, le passé ressurgit. Elle se
remémore le courage de ces « marins
d’eau douce », ces Bateliers du Rhin, plongés
malgré eux dans un conflit mondial.
A leur tête, Marcel, cet homme droit qui lui manque tant. Ne
pourrait-elle le
sentir encore une fois à ses côtés, ne serait-ce
qu’un instant, une minute, une
seconde ? Comme dans un film tourné à l’envers,
elle revoit très clairement le
déchaînement des évènements à travers
l’écran de cette eau couverte d’une fine
pellicule d’écume… Ils étaient bien
jeunes… Son mari avait sur ses épaules de
si lourdes responsabilités. Les angoisses de la navigation en
mer,
l’accumulation des soucis, la morgue de l’occupant, le
délitement de leurs
certitudes, c’était leur lot. Leur aventure à bord
d’un autre remorqueur, le
« Strasbourg », commençait...
La vieille dame nonagénaire cherche au plus profond de sa
mémoire. C’était il y a… Est-ce possible ? Soixante-dix ans déjà ! En
pleine deuxième guerre mondiale. Émilie se demande si ce n’est pas elle la seule
rescapée du naufrage…
Il était une fois, Marcel…
* * *